Photo prise lors de l’atelier de formation des journalistes radios sur le fact checking et la création d’émission rubriques radiophoniques sur la lutte contre la désinformation
Au Niger, les fausses informations circulent très vite sur WhatsApp. Une fausse alerte de sécurité peut se répandre en quelques minutes. Face à ce danger, des médias et des associations comme l’association nigérienne des web activistes (ANIWEB), créée en 2022 par des acteurs numériques composés de web activistes et de journalistes, ont trouvé une solution : vérifier les rumeurs et diffuser une information vérifiée dans les langues locales.
Une rumeur peut tuer
Dans la zone frontalière entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, une fausse information peut avoir des conséquences graves. Une vidéo accompagnée d’un message audio en langue haoussa, avait été diffusée dans un groupe WhatsApp. Elle annonçait qu’un puits à eau, situé sur le tronçon Téra (au Niger) – Dori (au Burkina Faso), avait été empoisonné. Ce message a immédiatement provoqué la panique au sein des communautés locales. Dans cette région, la désinformation est un vrai danger pour la sécurité et la paix entre les communautés.
Des journalistes et des web activistes nigériens ont décidé d’agir. Ils vérifient les fausses informations afin d’éviter qu’elles ne fassent trop de dégâts. L’association nigérienne des web activistes (ANIWEB) est une organisation active dans la lutte contre la désinformation et la protection des droits numériques au Niger. Elle fonctionne comme un projet financé par des bailleurs (IMS, Ambassade d’Allemagne, UE). Au sein de cette association travaillent des journalistes et web activistes regroupés autour d’une coalition numérique de vingt (20) membres qui font la veille numérique et déconstruisent les contenus faux à travers la rédaction des articles de fact checking publiés sur les plateformes numériques. Aussi des émissions sont réalisées ainsi que des podcasts pour sensibiliser les acteurs numériques face à la montée en puissance de la désinformation et surtout de la nécessité de vérifier une information avant de la partager afin de préserver la paix et la cohésion sociale. A cela s’ajoutent les séries de renforcement des capacités des internautes à travers les cliniques numériques et les dialogues numériques sur l’éducation aux médias sociaux et à l’information. Ces formations touchent plusieurs couches de la société dont les leaders religieux, les jeunes, les étudiants, les élevés, les non scolarisés etc.
Pourquoi le Niger est-il si touché ?
Pour comprendre l’ampleur du problème, il suffit d’observer deux situations récentes ou de fausses informations ont provoqué des répercussions directes sur le quotidien des nigériens.
La fausse arnaque au recrutement : Sur Facebook, une publication a circulé, prétendant le lancement d’un recrutement à la douane nigérienne. Plusieurs jeunes à la recherche d’un emploi ont été victimes d’escroquerie. Les journalistes d’ANIWEB ont rapidement vérifié l’authenticité de la page et de la publication. Ils ont démontré qu’aucun recrutement n’a été annoncé par la douane du Niger dans les médias d’Etat notamment la télévision et la radio nationales et le sahel dimanche. La Direction générale des Douanes utilise ces médias pour tous ses communiqués. Par ailleurs, la signature du chef de service des relations publiques et de la communication ne figure pas sur le document utilisé sur les réseaux sociaux.
Un autre exemple, ce sont des publications faisant cas du ralliement des hauts commandants de la garde et de la gendarmerie aux mutins. Quelques heures après le début des tirs d’armes des mutins à la base 101 et à des endroits stratégiques de Niamey, des publications sur les réseaux sociaux ont tenté de faire croire à une fracture au sein du Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie (CNSP) qui dirige le pays depuis le 26 Juillet 2026. Selon ces publications, les deux hauts responsables de la garde et de la gendarmerie nationales auraient rejoint les mutins. Les journalistes et web activistes de ANIWEB ont contacté plusieurs sources qui ont nié les allégations et ont rapporté qu’il s’agit d’une fausse information. Les services concernés ont même publié des communiqués pour démentir. Des plateformes médiatiques membres de la coalition numérique ANIWEB ont relayé sur Facebook et dans des groupes WhatsApp les communiqués publiés par ces institutions militaires accompagnés d’un audio explicatif.
L’utilisation des smartphones par les nigériens joue un rôle important dans l’amplification des fausses informations. Selon une enquête de 2025 de l’Institut National de la Statistique du Niger, 84 % des ménages au Niger ont un smartphone. Beaucoup s’en servent surtout pour WhatsApp. Mais l’usage du téléphone s’est développé plus vite que l’éducation aux médias. Les populations ne reconnaissent pas toujours une fausse information.
Aussi, beaucoup de personnes ne savent pas lire. Les articles de vérification écrits en français ne touchent donc qu’une petite partie de la population. C’est pourquoi les messages vocaux sont si populaires. Sur WhatsApp, les informations circulent surtout par messages audios, dans les langues locales. Dans une société où la parole compte beaucoup, un message vocal envoyé par un proche inspire confiance, même s’il est faux. Ces messages vocaux ne sont pas surveillés par les grandes plateformes technologiques.
Utiliser les mêmes outils pour riposter
Pour lutter contre la désinformation au Niger, des médias comme le Studio Kalangou et des associations comme ANIWEB (Association Nigérienne des Web Activistes) ont créé des équipes de vérificateurs suivant une méthode articulée autour de quatre étapes:
- La veille : surveiller les groupes WhatsApp populaires (taxis, commerçants, quartiers) pour repérer les informations douteuses.
- La vérification : utiliser des outils techniques (recherche d’images, analyse des métadonnées) et vérifier sur le terrain auprès de sources fiables.
- La traduction : transformer le résultat de la vérification en un court audio ou vidéo, simple et clair, dans les langues locales.
- La diffusion : renvoyer cet audio dans les groupes WhatsApp et le diffuser à la radio dans tout le pays.
Mais ANIWEB fait face à plusieurs difficultés notamment le nombre important de fausses informations circulant sur les réseaux sociaux, le cadre juridique répressif sur le numérique, la dépendance aux financements externes. Néanmoins, on peut citer des réussites comme les campagnes de sensibilisation (Tahoua, Maradi, Niamey) en partenariats avec DCAF et FESPa, les ateliers multi-acteurs sur les droits numériques des jeunes, les formations de journalistes au fact-checking avec Digitalise Youth et les cliniques numériques, les Dialogues avec International Media Support (IMS)
Selon Afrobarometer, la radio reste le média le plus utilisé et le plus fiable pour environ 60 % de la population en Afrique subsaharienne. En passant par les radios locales, les équipes de vérification gagnent la confiance du public.
Des résultats encourageants, mais des difficultés
Récemment, une rumeur sur des mouvements de troupes près de la frontière avec le Burkina Faso a provoqué la panique. Grâce à un audio de vérification diffusé en moins de deux heures, les transporteurs routiers ont été rassurés. Un blocage économique a ainsi été évité.
Les journalistes remarquent aussi un changement de comportement : de plus en plus de citoyens envoient eux-mêmes les messages douteux aux médias, avant de les partager.
Mais ce travail reste difficile pour trois raisons principales :
- La rapidité : créer une fausse rumeur prend quelques secondes. La vérification prend plusieurs heures. Les fausses informations ont donc toujours une longueur d’avance.
- La méfiance de certains groupes : les vérifications fonctionnent bien pour les personnes indécises. Mais dans les communautés très divisées, certains pensent que les journalistes cachent la vérité.
- Le manque de financement : les équipes de vérification dépendent surtout de l’aide internationale et du travail bénévole de jeunes web activistes. Sans financement stable, ce travail important risque de s’arrêter.
Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de six mois du Projet SAIL du Centre d’innovation et de développement du journalisme (CJID).
Par Ibrahim Awal Oumarou


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